La schizophrénie, en corps !

La schizophrénie, en corps !

Par Caroline GEOFFROY, psychologue clinicienne – Fondation Bon Sauveur de la Manche



« La poésie nous aide à établir ce lien avec la psychose », aurait pu dire Lucien BONNAFE.

Une pensée qui éclaire une conception du soin ne s’imposant pas, mais se construisant dans l’initiative, la rencontre et l’inventivité.

Le projet d’une soirée de spectacle de danse « Dans la peau d’un schizo », initié par la directrice du foyer Hellébore de la Fondation Bon Sauveur de la Manche, Madame Émilie DUCONS, dans le cadre des semaines d’information sur la santé mentale 2025 à Cherbourg, s’est révélé d’une portée bien supérieure aux ambitions initiales. Pensé, organisé, structuré mais toujours traversé par l’imprévu, il a constitué une expérience humaine singulière pour les résidents atteints de schizophrénie, le personnel du foyer d’accueil, la psychologue réalisatrice du film, la chorégraphe du projet et ses danseurs. L’heureux aboutissement s’est toujours pressenti sans pour autant nous en faire deviner tous les contours.

Un témoignage incarné

Le recours au film, conçu initialement pour un usage institutionnel,s’inscrit dans un désir de rendre visible ce qui, dans le champ de la psychiatrie que ce soit du côté du sanitaire que du médico-social, demeure souvent discret, voire invisible et de valoriser le travail audacieux et inédit qui a été entrepris.
Les accompagnements, les ajustements quotidiens, les tâtonnements, les progrès fragiles, les victoires silencieuses, l’importance de la présence et de la cohérence ainsi que de la co-construction progressive d’un espace de confiance. Une implication de travail porteuse de sens et d’effets bénéfiques dont on entend parfois parlé mais dont on ne ressent pas toujours la densité.

L’usage de ce support audiovisuel relève d’un véritable parti pris quant au dispositif choisi, dans la mesure où il ne se contente pas d’illustrer des concepts, mais cherche à les matérialiser, à leur donner corps et voix. Ce choix s’inscrit dans une démarche singulière : plutôt que de maintenir les notions à l’état d’abstraction théorique, le film les rend sensibles, perceptibles, presque tangibles. Ce parti pris confère au projet une dimension inédite. Il ne s’agit plus seulement de transmettre un savoir, mais de proposer une expérience. L’image, le rythme, la présence des corps et des silences deviennent des vecteurs de compréhension à part entière. Le dispositif audiovisuel agit ainsi comme un espace d’incarnation où la pensée se déploie dans la matière du réel.

En ce sens, le film ne constitue pas un simple support de restitution, mais un véritable lieu de recherche et d’expérimentation, où le sensible et le conceptuel dialoguent et se nourrissent mutuellement.

C’est ainsi offrir aux notions telles que la rencontre et la réhabilitation psychosociale une figuration vivante. Le concept se déploie dans des gestes, des regards, des silences, des élans partagés. L’écran devient alors un espace de traduction, rendant perceptible la densité d’une expérience vécue. Elle semble aussi permettre d’appréhender, avec la complexité des pathologies, la dynamique collective à l’œuvre.

La mobilisation continue des six résidents, malgré les troubles associés à la schizophrénie, fluctuations de l’humeur, altérations de la perception, ralentissement psychomoteur, apragmatisme, troubles cognitifs ou retrait relationnel et social, nous démontrent qu’au-delà d’une maladie peuvent sourdre des ressources, des élans et une capacité à entrer en relation lorsque le cadre se fait ressentir contenant et soutenant.

Mettre en lumière ceux qui œuvrent dans l’ombre

Dans le champ de la psychiatrie, une grande part du travail demeure discrète : ajustements quotidiens, tâtonnements, progrès fragiles, victoires silencieuses, construction progressive et patiente d’un espace de confiance, ainsi que l’engagement. Le recours au support audiovisuel a permis de rendre visible cette densité de travail, porteuse de sens et aux effets qui ont été bénéfiques pour tout à chacun.

Le film a pu voir le jour grâce à la validation de l’institution, de la chorégraphe, des professionnels du médico-social et, surtout, de six résidents, qui ont accepté de se dévoiler face caméra.

En captant les coulisses du projet « Dans la peau d’un schizo », le film montre la sous-jacence d’un processus collectif : ce qui a pu se jouer, s’activer et se ressentir pour rendre fécond le terreau de ces répétitions. Il laisse apparaître comment les interactions façonnent les parcours, comment l’engagement se construit pas à pas, et comment l’inattendu, loin d’être un obstacle, devient parfois le moteur même de la transformation.

Au fil des semaines de répétition, l’équipe pluridisciplinaire et la professeure de danse ont su insuffler avec constance et détermination la persévérance chez chaque résident et une atmosphère de confiance dans le collectif.

L’image, un témoin éloquent et précieux

La caméra est également devenue un personnage témoin et qui prend part à la réh@b’ ne réduisant pas la personne à son trouble mais rendant perceptible ce qui se joue au-delà de celui-ci : sa singularité, ses compétences, sa créativité, sa vulnérabilité et ses forces.

Il a également le désir d’être un support pédagogique pour sensibiliser le grand public à la schizophrénie et favoriser sa déstigmatisation. Il est également un témoignage pour ses acteurs du parcours accompli.

L’image matérialise ce qui demeure parfois abstrait. Les concepts - la réhabilitation psycho sociale, l’alliance thérapeutique, l’empowerment, la reconstruction identitaire - se déploient alors dans des gestes, des silences, des regards, des élans partagés. L’écran devient un espace de traduction qui rend perceptible l’émergence progressive de la confiance, la naissance d’un engagement, la dynamique collective à l’œuvre.

Se voir réussir pour nos danseurs débutants agit comme un miroir différé. L’image permet aux participants de se percevoir autrement que sous l’angle du diagnostic. Elle soutient le sentiment d’efficacité personnelle, renforce l’estime de soi et consolide une identité qui ne se réduit pas au trouble. Le danseur devient acteur et prend une place dans le regard des autres mais aussi dans le sien.

Le potentiel soignant de la rencontre

Le potentiel thérapeutique ne réside pas uniquement dans les dispositifs formels ; il émerge dans la qualité de la rencontre.

La chorégraphe Delphine MEURIE, bien que non thérapeute, a incarné une posture d’écoute, d’attention fine et d’ajustement constant. Son regard, interrogé et ouvert, a permis la co-construction d’une dynamique collective respectueuse des singularités. L’intégration de cinq de ses élèves danseurs a renforcé la dimension de décloisonnement, favorisant la déstigmatisation et une reconnaissance de sa place pleine et entière.

Être reconnu comme partenaire artistique et de jeu transforme la place subjective : on ne danse plus pour faire plaisir à l’équipe médico-sociale, mais aussi pour se dépasser, voir même créer. Ce déplacement marque le passage d’un statut de résident-patient à celui d’acteur d’un projet commun.

La danse, une pensée en acte


Au fil des répétitions, l’équipe pluridisciplinaire a observé des visages Au fil des répétitions, l’équipe pluridisciplinaire a observé s’éclairer, des sourires se dessiner sur des visages et une vitalité s’exprimer. La mobilisation corporelle régulière semble avoir favorisé une vitalité souvent en retrait, une réappropriation de son corps et de ses sens, une amélioration de la conscience de soi et de ses émotions ainsi que de son inscription dans l’espace et dans le groupe.

D’un corps parfois ralenti ou vécu comme pesant, ont émergé des compétences insoupçonnées. La fragilité s’est révélée source d’expressivité singulière. Le vécu psychotique a trouvé, dans le mouvement, une forme d’incarnation poétique. La danse ne survient pas comme une illustration de la pensée mais comme une pensée en acte.

De soi vers un horizon commun

La cohésion n’est pas une abstraction. Elle se construit dans la répétition, la coordination, l’attention portée à l’autre. Le "faire plaisir à l’équipe" s’est transformé en "ça fait plaisir aussi de se faire plaisir". La joie a su circuler et soutenir l’engagement de chaque acteur.

Les talents individuels se sont mis au service d’un horizon partagé. Attention, concentration, écoute et ajustement ont été autant de compétences que les résidents ont su mobiliser avec habileté.

Le regard du psychologue

Même derrière la caméra, mon regard et rôle de psychologue demeuraient présents, consistant à soutenir le cadre institutionnel, éthique et psychologique du projet.

  • assurer un cadre sécurisant pour les professionnels
  • repérer les situations de fragilité psychique
  • prévenir d’éventuels débordements émotionnels
  • favoriser la mise en mots des ressentis
  • accompagner la dynamique motivationnelle
  • organiser un temps d’échange post-spectacle permettant un débriefing constructif et renforcer la confiance des professionnels dans l’exercice de leur fonction et de leur rôle.

Une réhabilitation dans le regard de l’autre

L’atelier danse a constitué un espace d’expression, d’accomplissement et de lien social.

Dans le regard des danseurs, des professionnels et du public, les résidents ont pu percevoir la valeur de leurs actions. La réhabilitation a pris corps dans l’intersubjectivité : elle s’est nourrie du regard porté sur eux et du regard qu’ils ont progressivement intériorisé.



Le film, visionné à plusieurs reprises et à différentes étapes du projet, agit encore aujourd’hui comme une trace vivante, un souvenir qu’ils semblent visionner sur le pc du foyer pour se laisser gagner par une atmosphère vivifiante. Ils s’y voient réussir, avec une image positive d’eux-mêmes au regard du chemin parcouru.

Aujourd’hui, le désir d’un nouveau projet émane des résidents eux-mêmes. La dynamique ne vient plus uniquement de l’équipe ; elle est portée de l’intérieur. D’autres initiatives émergent, dans le prolongement de cette expérience qui continue d’irriguer les pratiques et les représentations



Conclusion

La schizophrénie en corps révèle que la réhabilitation psychosociale peut s’incarner pleinement dans une expérience artistique partagée. Malgré les symptômes associés à la schizophrénie, cette aventure humaine montre qu’au-delà d’une maladie subsistent des ressources, des élans de vie et une capacité à se relier aux autres, dès lors que le cadre se fait sécurisant, soutenant et contenant.

On voit que le soin ne se réduit pas au traitement des symptômes ou à sa rémission mais il consiste également à restaurer une place, une capacité d’agir, un pouvoir de création chez une personne.

Lorsque le corps retrouve mouvement, lorsque le regard change, lorsque le collectif soutient l’élan, la personne se révèle au-delà de son diagnostic : elle devient sujet, acteur, partenaire. Et peut-être est-ce là, précisément, que commence la réhabilitation.

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Résumé  : Les initiatives culturelles et sportives de réhabilitation psycho-sociale sont nombreuses et il n’est pas toujours évident de rendre compte de ce qui semble essentiel, précieux et non quantifiable dans le soin : la rencontre et l’ouverture des regards sur l’altérité, l’enthousiasme et les efforts engagés, la complexité des pratiques ainsi que les savoir-faire et savoir-être relationnels.
Le film documentaire « La schizophrénie en corps » (de 27 min 30 sec) a été choisi comme support pour incarner les dimensions sensibles et humaines de ce projet.