CONFiture maison : première récolte

Pour ces premiers ateliers d’écriture et de création, deux thématiques ont été proposées aux participants :
- Thématique "évasion" :
Prendre un livre de chez soi qu’on aime bien, noter sur une feuille la première phrase de ce livre et écrire la suite d’une histoire au travers de laquelle on se raconte, de façon réelle ou fictive.
- Thématique "trace du corona"
Écrivez une lettre de réclamation au coronavirus. Demandez un remboursement de quelque chose, manifestez une plainte... il n’y a pas de limite aux réclamations que l’on peut adresser au coronavirus


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CONFiture Maison : 1ère récolte
CONFiture Maison : 1ère récolte


La récolte des ateliers de création

"Pas contents", Les Ours

"Climbing up to the moon", SEb

"Sans titre", Anonyme

A partir de la première page de "Le combat ordinaire, T3 : Ce qui est précieux" de Manu Larcenet

"O mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible" PINDARE, Ouverture du Mythe de Sisyphe, Albert CAMUS Meidosem

C’est dans le processus de réalisation que le parcours des possibles se traduit. à partir d’une composition à l’aquarelle, désolidarisée de son résultat, partant d’eau et de pigment : on épuise les formes que l’on devine. "La main suit la pensée cachée dans la matière" BRANCUSI. Ici le trait suit les formes évoquées par la couleur. Plus on l’observe, plus on arrive à voir ce qui s’y révèle. Les deux tentatives faites simultanément, ont permis de respirer entre les deux feuilles, renouveler son regard pour mieux les approcher de nouveau.





Les faces cachées de Sanofi, Anonyme


La récolte des ateliers d’écritures

"Un peu de mystère", l’Ourse

C’est un faux numéro qui a tout déclenché, le téléphone sonnant trois fois au cœur de la nuit et la voix à l’autre bout demandant quelqu’un qu’il n’était pas.

Moi-même, étais-je certaine d’être moi ? Et ce coup de fil était-il réel ?

Je m’apprêtais à sortir de mon appart, accompagnée par ces questionnements obscures et épuisants, lorsque je me suis pris les pieds dans le paillasson.

Huit ans. Huit ans que j’habite dans ce quartier pourri, tente de vivre dans cet appart minuscule …huit ans à entrer et sortir de chez moi et je ne me suis JAMAIS pris les pieds dans le "tapis-brosse" comme j’aime l’appeler.

Faut-il y voir un signe ?

Ce duo bizarre d’appel nocturne et de croche-pied de tapis-brosse, ça cache quelque chose. En tant que maire de ce bled, je peux me sentir un peu persécutée par les citoyens qui ont un portefeuille à l’étroit, des ennuis ou embarras quelconque … et ici, qui n’a pas un petit quelque chose à camoufler à la nouvelle figure politique que je représente ?

Tout doux chers lecteurs, je vous entends d’ici vous méfier… Vous trouvez peut-être que mon histoire n’est pas crédible ? Etre maire, se sentir persécuté et habiter dans un taudis de poupée Barbie, ce n’est pas compatible ? M’enfin, je ne vais pas me lancer ici dans l’histoire de ma vie… je vous laisse l’imaginer plutôt trouble et complexe. Comme la vôtre, je ne suis ni un héros ni un être surnaturel.

Puis laissez-moi garder un peu de mystère.

Bref, me voici maire depuis maintenant une semaine. Je sens des regards envieux, anxieux et d’autres jaloux, ce nouveau statut m’enferme en moi-même, m’exclue du monde. C’est plutôt étrange, ça ressemble à un confinement mais en public puisque les autres gens eux, continuent leurs occupations. Cet isolement est d’autant plus fort que je suis seule à être dans cet état. En même temps, la politique étant un sacerdoce, dans une certaine mesure, ça élève mon âme. C’est peut-être pas plus mal que je me sente en décalage avec la populace.

Je dois accepter d’être un personnage public, donc de maitriser mon image et celle de mes électeurs. Ils ont confiance en moi et m’invitent à avoir du courage et de la vigueur. Oui, ce pouvoir invisible me donne une force que je n’aurais jamais pu soupçonner. A tel point que j’ai hâte de rentrer chez moi pour clouer mon tapis-brosse au sol et que quelqu’un me téléphone en pleine nuit pour que je lui dise le reste…

La première phrase est de Paul AUSER dans « Trilogie new-yorkaise »


"Histoire d’un voyage intérieur", Lotfi Bechellaoui

“Le Pouvoir du moment Présent” Echkart Tolle
“Vous êtes ici pour permettre à la mission divine de l’univers de se déployer.
Voilà à quel point vous êtes important !” …. Echkart Tolle.

L’aide est un Don, pas une vertu." Atteindre son cœur pour y accéder, c’est habiter son corps pour mieux le partager.

L’univers ne se décrète, ni ne s’impose. Il ne relève pas d’un raisonnement, mais s’éprouve et se ressent. Il vient alors confirmer la justesse de notre existence. Comme dans “l’Amour” il convient de s’identifier pour “Aimer” et être “Aimer”, car “L’Amour” et “L’univers” s’apprennent au fur et à mesure que notre identité se précise, “ici, maintenant dans ce qui est”*….

Tout ce qui nous entourent nous “Aimes” et nous portent au-delà de nos rêves et de nos exigences. Rien ne se suffit à soi-même, rien n’est absolue et indépendant dans ce système universel. Rien, à part nos rêves, nos espoirs et nos regards portés par nos cœurs, lorsqu’on vibre et résonne au rythme de cette magnifique symphonie de note quantique pulsé.
Être en vie et l’envie d’être ne se choisissent pas, ne s’improvisent pas. Cela demande à être éprouvé et ressenti. Comme la chaleur du soleil que l’on ressent sur sa peau, lors d’une belle journée d’été... Tolérer que l’on nous aime mal, c’est ne pas s’aimer suffisamment soi-même. Car “s’aimer” c’est ne plus tolérer que l’on nous fasse du mal ; et cela fait du bien !
L’univers et L’Amour sont plus fort que tout. Et nous en sommes ces principaux témoins et serviteurs, dans cette belle aventure qui est : La Vie.

Merci”


"O mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible", Anonyme

Suis-je ici pour respecter ce qui se perpétue ?

De Thèbes à aujourd’hui, depuis plus longtemps encore, les existences sont tournées vers la survie, la sécurité, la peur de ce qui est différent et le mépris de ce qui nous fonde. Nature et Culture se défont jusqu’à devenir ennemies. L’arrêt de la machine infernale n’est pas possible dans le mouvement effréné du progrès justifié par « l’ amélioration » de nos conditions de vies. Si cela aurait pu arriver, peut-être ne serions nous pas dans cet appartement de cette ville de plus de deux millions d’habitants... où le confort est attendu et où le luxe de l’abondance nous a rendu fébriles face au manque.

D’où le bonheur est une donnée à produire par le truchement de nos sens, de nos besoins réels et par la fabrication d’un ordre qui dysfonctionne. Dans l’illusion du spectacle, nous rampons dans une course folle, faite d’obstacles de déchets. Déchets, remblais, oubli de l’essentiel. L’expérience d’une vie amoindrie par des codes, des mythes de plus en plus absurdes, dont l’imaginaire est asphyxié par l’opulence de leurs représentations, véhiculés par ce qui veut se maintenir à tout prix, cet ordre établi.

Macro et micro se confondent... quel est le pire ennemi sinon moi-même. À l’image du monde, je suis ambivalente, pleine de paradoxe et me cache à la vue de cette responsabilité face à moi, lui, nous. Alors la prise de conscience d’une possible évolution se déploie dans l’espace du temps présent. Cet arrêt planétaire permettra peut-être une remise en question de nos priorités. Peut-être cette pause nous démuni d’un réel toxique qui n’aura plus de légitimité. À vouloir tout optimiser, on a fini par dévaloriser le temps du rien, du dedans, du maintenant. On a oublié de respirer.

Pour sûr, ici, à cet instant, j’apprends à prendre le temps de prendre le temps. J’apprends à ne pas craindre ce qui suit. Le silence de la ville est un rappel constant d’un espoir de changement, les rues désertes et leurs fenêtres ouvertes sur l’intérieur me poussent à m’enchanter pour ce monde en gestation. Les possibles de ce confinement vécu, l’introspection d’un monde au bord de l’implosion m’inspire confiance malgré la tragédie que nous vivons. Épuiser le champ du possible c’est accepter qu’il se limite à la connaissance de notre propre expérience, faite de mouvements qui ne peuvent se définir positif ou négatif par leur simple et direct jugement.

Ouverture du Mythe du Sisyphe, de Albert Camus. PINDARE


"Les aurores boréales, anonyme"

Les aurores boréales
Valse tempête
Sur mon visage vert pâle

A la faveur de
L’arc- en- ciel
Mes yeux rivés

Cumulus,tornades,stratus
Vent fort à modéré
Caravanes déplacées
Arbres en travers
Frigo dans l’eau

Orages,rafales,grêle
Température en hausse
Anti- cyclone en cachette
Clio suréquipée dans les
Flots de la ville

Le ciel et le soleil sont au bleu
Variation possible dans la journée.


"Je ne dois plus parler", Lee Antoine

Intérieur bourgeois anglais, avec des fauteuils anglais. Il est là, dans le coin de la pièce, cet homme qui pourrait se faire passer pour un meuble tant il est discret, se fond dans le décor. Cet homme semble terne, plat, il m’apparaît comme invisible. Mais quelque chose dans son dedans vit peut-être, vivant même s’il est meuble, meuble donc mou, mou donc chair, chair donc vivant. Un humain sans nom existant mais lui existe. Je crois. Mal à l’aise quand il s’agit d’interactions sociales, il me faut trouver un moyen d’enquêter à son sujet.

Je suis là, dans la rue, trop de bruit trop de monde alors, à la sortie de cette réunion du trop, je fuis les gens envahissants me posant mille questions. Je fuis les gens, et je laisse en plan cette amie, ou connaissance je ne sais pas comment qualifier les relations, donc je laisse cette camarade de réunion face à un choix, rapporté par la suite comme inadapté par les autres camarades de réunion, « tu viens avec moi ou tu restes avec eux ». Elle ne connaît pas les autres, me suit dans ma fuite vers de l’imprévu étrangement rassurant. Puis je parle trop au restaurant, je dévoile de l’intime, je me cache dans ma capuche, je veux sortir de cet endroit mais cette camarade me plait bien. Je reste. Je reste dans cette situation gênante où j’ai parlé sans réfléchir, où j’ai été trop familier, où les camarades ont été choqués. Je ne dois plus parler je ne dois plus parler je ne dois plus parler.

Le meuble humain m’apparaît comme demandeur d’inadapté. Je ne sais pas. Je ne dois plus parler. Il est dans ce coin de ce salon anglais.

- Quelqu’un parle anglais ?

  • Euh oui moi

Ah oui, je peux chanter quelque chose, avec ma voix en fin de mue, chanter diffère de parler. Je ne dois plus parler mais chanter ferait l’affaire. L’homme meuble immobile assis sur le plancher tant ciré que les reflets provoquent des douleurs tel une éclipse qui vous brûle les yeux. Dans ce coin, genoux repliés contre lui, tête baissée, bras entourant ses jambes, il meuble. En boule assise.

« Arrêtez de rester assis dans le couloir / vous allez finir avec des escarres / allez-vous mettre dans un fauteuil / vous bloquez le passage/ vous devriez vous occuper, faire du dessin / ça suffit maintenant … »

En boule par terre appuyé contre un mur implique-t-il une demande d’attention ? Même en tant que meuble ? Serait-ce un sitting, un appel à l’aide ? Le souvenir des réprimandes passées sans compréhension des blouses blanches m’amène à envisager cela de façon plus globale. Quelle chanson collerait à la situation ? Je fais violence à ma mémoire, quelles sont les dernières chansons, il y a 4 ans, travaillées avec ma partenaire d’appartement ? Non, je ne sais plus. En anglais ou en français la chanson ? … Chanter c’est un peu parler, et je ne dois plus parler. J’ai mal. Une heure debout à fixer le canapé anglais, le fauteuil anglais, la tapisserie anglaise… et le meuble humain possiblement anglais. Le canapé fera l’affaire bien que glissant en considérant son cuir neuf. Je ne dois plus parler.

« Arrête de faire ton fayot, c’est bon on sait que les profs t’aiment bien. Ça suffit ta participation en cours, laisse le prof faire le cours et laisse nous tranquilles, on va faire comment pour les exams si tu nous vole le temps de cours. Oui c’est ça, cache toi dans le couloir en te balançant comme un débile »

Une voix derrière moi, je sursaute. Le meuble parle. Le meuble me demande si je vais bien. Le meuble sifflote une chanson dont le titre m’échappe, à la mélodie néanmoins apaisante. Je l’ai fixé du coin de l’œil dans son coin un tour de montre durant. Le meuble vivant me donne l’autorisation de parler. Peut-être ai-je finalement le droit de parler.


Sans titre, Estelle

Alors Corona
Tu t’es invité chez les humains,
Nous ne t’avions rien demandé,
Invisible au petit matin,
Et nous voilà confinés ;

Tu es nouveau, on ne sait rien de toi,
Tu as mis nos hôpitaux : carpette,
Tu trouves ça drôle ? tu es fier de toi ?
On ne te voit pas, c’est malhonnête !

Pour qu’il n’y ait pas d’injustice,
Tu t’invites dans tous les pays,
Tu ne nous envoie pas au précipice,
Car malgré tout, nous avons des amis.

Tu es vicieux, sournois,
Mais nous te combattrons,
Ce ne sera pas cette fois,
Que nous capitulerons


"Ces endroits", Anonyme

Il y a des endroits dont je me souviendrais toute ma vie. Ce petit camping isolé, tout au bout d’une route déserte serpentant entre les vallées verdoyantes jusqu’à une petite plage déserte, la sensation de bien-être absolue qui y est associée. Ou encore, cette petite île sur le bord du Mékong, la nuit dans des hamacs, le rire de nos amis, et là encore cette impression d’être complètement hors du temps. Mais aussi, ce lac de montagne où je suis allée si souvent prendre une bouffée d’air frais, la baignade dans ses eaux glacées, qui coupent le souffle, mais vident l’esprit. Mais s’il y a un endroit qui me marque encore plus que les autres, c’est bien la maison de famille où j’ai grandi, son petit jardin où il faisait bon vivre, tous les souvenirs qui y sont reliés depuis que je suis née mais aussi le jour où il a fallu s’en séparer.

Il y a pléthore d’endroits qui m’auront marqué à vie. Aujourd’hui, je veux et j’ai besoin de penser seulement à ceux qui me renvoient à des sensations agréables, des souvenirs de joie. Car il y a aussi des endroits qui m’auront laissé une empreinte plus sombre. Des souvenirs de tristesse. Des sensations de vide. Mais ceux-là, je n’y penserais pas. Non, je n’y penserais pas, car aujourd’hui, coincée entre 4 murs, je veux seulement m’évader vers ces vastes vallées verdoyantes, vers ce coucher de soleil au bord du Mékong et vers ce lac de montagne… me remémorer ces rires, cette sensation de bien-être, le sourire de mes amis. Demain, quand je pourrais de nouveau m’évader dans ces lieux, alors je prendrais peut-être le temps d’affronter les endroits les plus sombres… ou peut-être pas.

Livre "Je suis Pilgrim"


Sans titre, ALH

Les cloches de San Salvatore arrachèrent Josef Breuer à sa rêverie. Je le voyais à travers la vitrine du café dans lequel je lui avais donné rendez-vous ; il avait sursauté. Comprendrait-il ce que je m’apprêtais à lui dépeindre ? Pourrait-il m’aider ? Oui, à n’en pas douter. J’avais confiance en lui. Nous étions en 1882 et la médecine, celle de l’âme, n’était-elle pas en pleine naissance ?

Je rentrai dans le café alors que Breuer commandait à nouveau un café latte. Je me dirigeai vers lui et me présentai. Breuer m’invita à m’assoir.

  • Bien, Mademoiselle Hillairet, vous savez que je suis ici à Venise en vacances. J’espère que vous avez une bonne raison pour m’avoir dérangé ! lança-t-il.

J’étais un peu paniquée, impressionnée mais j’avais tant de choses à comprendre, que je me lançai :

  • Docteur Breuer, je ne me serais jamais permise de vous écrire si je n’avais pas su, au plus profond de moi, que vous étiez le seul à pouvoir m’aider. J’ai 22 ans et je n’en peux plus de l’existence. Vous seul êtes à même de m’aiguiller, lui dis-je de but en blanc.
  • Alors ainsi, vous m’avez donné rendez-vous pour que je travaille encore ?
  • Oui Docteur !
    –il fallait que j’aie l’air déterminée, sinon notre entrevue ne servirait à rien.
  • Bon…allez-y, je vous écoute Mademoiselle, mais je vous préviens, mon temps m’est compté.
  • Merci, merci, merci, Docteur, le remerciai-je, alors que rien, rien n’avait encore réellement commencé, mais je me lançai :

« J’habite en France et j’ai 22 ans donc. Je souffre d’énormément de symptômes, tous plus handicapants les uns que les autres. Je ne peux sortir dans la rue sans manquer de perdre connaissance à chaque fois, j’étouffe, mes jambes semblent se dérober. Mais ces symptômes peuvent se produire sans même que je sorte. J’ai même pris soin de noter que cela se réitérait à peu près toutes les quatre heures, que je sois seule chez moi, ou entourée. Je ne peux plus déglutir ; ainsi, il m’est impossible de manger, si ce ne sont des bouillies, purées ou liquides. Je ne dors plus non plus. Je n’ai qu’une envie, me taper la tête. L’épreuve qui m’a fait descendre aux enfers et que j’ose évoquer devant vous est une rupture sentimentale »

Breuer me regardait. Il avait l’air perdu. Or loin de l’être, il commença à m’observer plus attentivement, du moins le perçus-je comme cela. Il réfléchissait. Il but une gorgée de café et me répondit :

  • Mademoiselle, je vois tout à fait ce dont vous souffrez. Malheureusement, je n’ai pas encore à ma portée de quoi soulager vos symptômes. Cependant, je vous propose que nous nous revoyions. Je n’ai malheureusement pas le temps ce matin de vous expliquer la nature de vos maux en détail. Ma femme Mathilde m’attend. Je vous laisse néanmoins une carte et rendez-vous est pris. Je compte sur vous !

J’étais abasourdie. Je venais, rapidement, de me livrer à lui et il me congédiait. Comme ça ! Nous nous reverrions et cela me rassurait. Il me tendit sa carte après y avoir noté la date de notre prochaine rencontre. Il se leva et partit sans que j’aie le temps de le voir disparaître, toute absorbée que j’étais à décrypter son écriture au dos de sa carte.

Phrase extraite de « Et Nietzche a pleuré », Irvin D. Yalom, Ed. Le Livre de Poche, 2019. Livre paru en 1992, traduit pour la première fois en français en 2017.


"Un jour dans la vie d’une confinée qui s’ennuie", Audrey

Il n’est jamais trop tard pour commencer une nouvelle chose. Évidemment, c’est plus facile à dire qu’à faire, surtout quand on est enfermé chez soi. Pourtant, c’est ce que je décide en me levant de mon lit de bonne heure, le matin. J’habite dans un petit château, ce ne devrait pas être dur. J’ai toute la journée pour trouver ce que j’aimerais faire. Je me mets à réfléchir sérieusement mais ne trouve pas. Et bien oui, je constate que jusqu’à aujourd’hui, tout m’était facile. Je ne m’ennuyais jamais et mes parents me préparaient un emploi du temps anti-ennui chaque jour. Je n’allais même pas à l’école, j’étudiais à l’intérieur de cette géante demeure. Et maintenant, je suis en vacances. Je n’ai plus de devoirs et ne peux plus faire mes activités habituelles parce qu’un virus empêche tout le monde de sortir. Bien sûr, je suis contente de sauver des vies, ça me rend heureuse mais je commence vraiment à m’ennuyer. Je ne trouve rien et commence déjà à m’ennuyer au bout de deux minutes, seulement. Il faut vite que je trouve quelque chose à faire. Je sens que cette journée va être longue. Très longue. Je vais sur mon téléphone portable, appareil essentiel pour aller sur les réseaux sociaux. Que ne ferais-je pas sans lui ! Mon téléphone, c’est ma vie ! Ah et puis, je dois répondre aux messages de ma meilleure amie. Je lui ai promis un voyage à New York quand ce confinement sera terminé. La pauvre, elle habite dans un petit appartement avec toute sa grande famille. Elle partage sa chambre avec ses sœurs. Ah, pendant que j’écris ces lignes, mon cuisinier personnel m’apporte mon petit-déjeuner. Le même chaque jour : des croissants, un chocolat chaud, des œufs au plat aussi (idée bizarre de ma mère qui aurait vu un magazine américain dire que c’était ce que les américains mangeaient tous les matins !), du jus d’orange, du jus de kiwi (bon pour la peau parait-il), du jus d’ananas (ça, ce serait bon pour les cheveux), des muffins au chocolat (bon pour la graisse) et je crois que c’est à peu près tout. Donc, après avoir mangé tout ça, je commence par un peu de sport. Je demande à mon coach sportif personnel de me faire un peu bouger. Je me prends en photo et le poste sur Instagram, un très bon réseau social que je recommande à tout le monde. Je veux montrer à mes abonnés, qui ne me regardent pas, que je fais du sport. C’est important pour l’image sociale et la réputation. Je suis sûre que ma meilleure amie, elle, est obligée de faire ses devoirs. Elle m’a dit que ses parents étaient très stricts. Pour Noël, elle a eu une paire de chaussette. Bon, faut dire aussi qu’elle a la mauvaise habitude de les trouer et n’en avait plus une seule en bon état. D’ailleurs, je lui en ai acheté une deuxième paire. Enfin, acheté, c’est plutôt mon styliste qui lui en a crée une. Elle était magnifique, la paire de chaussette. A force de penser, je me casse la figure car je n’étais pas assez attentive. Finalement, j’ai assez fait de sport pour aujourd’hui. Il est seulement dix heures du matin. Je prends une douche vite fait, histoire de ne pas transpirer. J’ai encore deux longues heures devant moi avant de manger à midi. Je retourne sur Instagram, mon réseau social préféré. Je fais une story pour ceux qui veulent me poser des questions sur ma vie personnelle et autre (je laisse mes abonnés imaginer ce que « autre » signifie). Comme il y a un soleil éclatant dehors, je décide de bronzer en avance. Évidemment, je n’oublie pas la crème solaire. Je suis riche mais pas inconsciente des dangers des petits UV. Je m’allonge dans un transat et attends que le temps passe. Je repense à Gabriel, un camarade de Marie, ma meilleure amie. Elle m’a montré des photos de lui et je l’ai aperçu en vrai quand je suis allé chercher mon amie à la sortie de son lycée. Elle n’a pas aimé que je vienne en limousine. Selon elle, c’était trop voyant. Je lui ai rétorqué qu’il était hors de question que je prenne le bus. Moi vivante, jamais je ne prendrais ces transports en commun. Je les laisse aux autres. Je n’ai pas envie de me mélanger à monsieur et madame tout-le-monde. Mes parents sont riches, je prends le plus cher, moi ! Enfin, je ne vais pas m’énerver pour ça, ce n’est pas bon pour ma peau. J’avoue que j’ai tendance à me laissé emporter par mes pensées. C’est ce que mes parents me répètent tout le temps. « Audrey, tu es trop distraite ! », « Audrey, arrête de rêvasser ! », « Audrey, concentre-toi sur le présent ! », « reviens sur la Terre ! », ex-cetera, ex-cetera. Mais mes pensées, mon imagination sont mes anti-ennui. Je me vois faire dix milles choses tout aussi extraordinaires les unes que les autres. Je rêve d’aventures, de merveilles, de frissons et surtout de passion. Si possible avec Gabriel. Enfin, avec un maximum de confort quand même. Ce n’est pas contradictoire. Je peux imaginer avoir des aventures merveilleuses et passionnantes tout en dormant dans un lit bien douillet la nuit. Je pense même que les deux vont ensemble. Aventures et confort, voilà la modernité !

Mon téléphone me fait revenir sur terre, j’ai ma première question. Impatiente, j’ouvre l’application et vois qu’on me demande comment je m’appelle. J’avoue être déçue car mon prénom est mon pseudo dessus. @audrey_la_reine (c’est mon nom de famille, littéralement). Je réponds malgré tout.

Mon majordome me dit que l’heure de manger est enfin arrivé. Je suis contente de ma matinée très productive. Finalement, j’arrive facilement à lutter contre l’ennui. Je n’ai besoin de personne.......et encore moins en Harley Davidson (la blague était un peu facile, je l’avoue). La salle-à-manger est une très grande salle. La table est très longue. Je me rends compte que ma famille est un cliché vivant parce que exactement comme dans les films, mes parents sont chacun sur une extrémité de la table. Moi, je me balade. Chaque fois j’ai un siège différent. Ça m’amuse. Quand je pense à Marie, ma meilleure amie, qui a une petite table pour une grande famille. Sans rire, ils sont 7 et ont une table pour 5 personnes. Ils sont serrés. Le repas du midi est très copieux. C’est sûr qu’on ne manque de rien dans ce château. On a nous-même notre propre potager mais on ne s’en occupe jamais. Des professionnels sont payés pour ça. A chaque fois, je me dépêche de manger parce que le vide est très envahissant pour moi. Mes parents ne se parlent plus. Ils aimeraient bien mais ne s’entendent pas, littéralement, parce qu’ils sont trop loin. Ils mangent en silence, sans aucun bruit. On pourrait entendre les mouches volées, s’il y en avait. La femme de ménage n’aime pas ces bestioles ailées et les tue dès qu’elle en voit une.

Pour commencer mon après-midi, je vais voir l’horticulteur (lui aussi engagé par mes parents) et lui demande si je peux l’aider. Au début, il ne veut pas mais je le menace de le faire renvoyer s’il s’entête à refuser mon aide. Donc, il me montre comment rempoter et me laisse le faire toute seule. Il est content de mon bon travail et me donne d’autres choses à faire. J’arrose toutes les fleurs qui en ont besoin. Je désherbe certaines mauvaises herbes et fais quelques rares semis qu’il a oublié de faire. Il me dit que je serais une bonne horticultrice si je continue comme ça. J’avoue que ça me fait plaisir d’entendre que j’ai fais du bon travail. C’est pas mes parents qui me diraient ça. Eux, ils passent leur temps à travailler en visioconférence. Ils font ce qu’on appelle du télétravail. Je ne les vois pas de la journée. Travailler avec les fleurs m’a fait beaucoup de bien, je dois l’avouer. Et si c’était ça, ma nouvelle passion. Les fleurs...... Je pourrais travailler dans des serres et être la meilleure de ma profession. Il faut que je raconte ça à Marie. Je lui envoie un long SMS qui lui conte mes exploits et ma nouvelle profession. Je cours voir mes parents et leur dit ce que je veux faire. Ils me disent que je suis trop jeune pour décider de mon avenir et que j’ai la vie devant moi. Ça me rend triste qu’ils ne soient pas contents pour moi mais ça ne me surprend pas beaucoup.

Je retourne dans ma chambre après avoir bien travaillé. Mon premier jour de vacances scolaire commence bien. Pour me récompenser, je regarde les dessins animés. Je sais que j’ai passé l’âge mais ça fait passer le temps alors j’en profite. Et puis, ça détend l’esprit. En plus, je ne sais pas quoi regarder d’autre. J’ai tellement de films ou séries que je pourrais regarder que je ne sais pas quoi choisir. Comme quoi, trop de choix tue le choix. Je ne m’intéresse pas à la politique donc je ne regarde jamais ces chaînes-là. Pour la musique, je préfère aller sur Youtube.

Le majordome me prévient que le repas du soir m’attend. Ça me fait toujours rire. Il m’attend pour que je le mange. Il attend d’être mangé. Il a patienté toute la journée, ce serait dommage de le faire encore plus attendre. Ça chauffe dans mon cerveau. C’est un effet secondaire de l’isolement. On se fait rire tout seul. Je suis sûre que Marie ne se parle pas toute seule, elle. Tous ses frères et sœurs sont là pour lui tenir compagnie, et vice versa. Ils sont nombreux, je suis fille unique. Ils s’amusent, je m’ennuie. Ils ont un petit espace, j’ai des salles plus grandes que leur appartement. Ils sont entre eux, je suis toute seule. Enfin mon majordome, notre cuisinier, mon styliste, mon coach sportif, le jardinier, l’horticulteur habitent tous dans notre château mais ne mangent pas avec nous.

Après manger, je regarde plusieurs films et décide d’aller me coucher. J’ai toujours du mal à m’endormir. Je me dis qu’il va falloir que je recommence la journée demain. Que je trouve quelque chose de nouveau à faire.

Comme j’aime bien le dire, il n’est jamais trop tard pour commencer une nouvelle chose.


"Down in a hole and Climbing up to the moon", SEb

Dans un trou vivait un hobbit. Non pas qu’il aimât particulièrement ce trou-ci plutôt qu’un autre, naturellement. Mais c’était là que ses ancêtres avaient fait leur demeure, creusant ce modeste logis au flanc de la Colline.
Le hobbit dont nous parlons était somme toute d’un âge assez avancé, même pour un hobbit. Il eût été grand temps pour lui d’habiter son propre trou. Mais les traditions de son clan, les Petitroc de l’Impasse, ainsi qu’une disposition personnelle à la mélancolie l’avaient retenu depuis trop longtemps dans ces salles profondes aux plafonds bas, excavées par les branches précédentes de son arbre généalogique.
Malgré cet état peu banal, c’était un hobbit tout ce qu’il y a de plus hobbital : taille menue, pieds velus et visage jovial – quoique le sien fût souvent absorbé dans de lointaines rêveries, choses peu communes parmi ses semblables. Comme tout hobbit qui se respecte, il entretenait une certaine méfiance à l’égard des Grandes Gens, qui ne déparait toutefois jamais de la bienveillance du Petit Peuple. Il n’aimait rien davantage qu’une bonne et longue conversation sans queue ni tête, truffée comme il se doit des plaisanteries les plus absurdes qui soient – un rire ample et profond venant ponctuer les mieux senties. Le tout, bien sûr, autour de quelques pintes de bon aloi.
S’il n’était point aussi porté sur la boustifaille que ses congénères, cela n’allait tout de même pas jusqu’à dédaigner de nettoyer de temps à autre une belle table bien garnie. Après quoi, il avait évidemment goût aux chants et à la musique, très prisés des Semi-Hommes.

Mais bien qu’en apparence il eût tout du paisible hobbit qui ne fît rien d’inattendu, bien sous tout rapport pourrait-on dire, il n’était pas très considéré de ses voisins. Et pour cause.
Selbon Petitroc – c’était son nom – avait ceci de si peu ordinaire qu’un beau jour il s’était mis à collectionner... des mots ! Et dans toutes les langues, qui plus est ! Du Quenya parlé aux Jours Anciens par les Hauts-Elfes, depuis tombé dans l’oubli ; jusqu’à l’Adûnaic en usage parmi les Rois de Nùmenor avant leur chute ; en passant par le curieux langage chanté des Rohirrims, ces cavaliers accourus du nord il y avait des siècles de cela. Il connaissait même les dures runes des Nains, qu’on n’avait plus vu hors de leurs demeures de pierre sous la montagne depuis maintes années.
Tout cela était plutôt mal vu chez les hobbits, guère friands de ce genre d’excès : ils préféraient de loin les pâtés au fromage ! Il n’en remplissait pas moins de mots innombrables la pièce de l’Impasse dont il avait l’usage. Parchemins ridés, feuillets disgracieux détachés de carnets maudits, textes antiques rehaussés d’enluminures, grimoires poussiéreux ; mots imprimés, mots manuscrits, mots dessinés ou bien gravés, sculptés ou encore modelés : les mots débordaient de ses étagères et s’il n’était passé maître dans l’art savant du désordre organisé, il s’y serait peut-être bien noyé !

Après tout, il se moquait bien de ce que pensaient ses voisins. C’était sa propre affaire et chaque hobbit a le droit à son excentricité. Les archives de son clan regorgeaient d’exemples de ces hobbits qui, parfois, sortant de leur naturel paisible, se mettent à poursuivre pareilles chimères : cueilleurs d’étoiles sur les crêtes des Monts Brumeux ; arboristes versés dans les traditions anciennes partis un jour planter certaines essences enchantées dans les Cavernes Perdues, loin sous le milieu de la Terre. Il y avait encore ce scribe qui, passé au service des Intendants du Gondor, avait perdu la vue à rédiger dans un souterrain quarante chroniques différentes du règne d’un vieux souverain, par trop orgueilleux. Il y avait même eu quelques artificiers qui perpétuèrent l’enseignement de Gandalf, le Mage légendaire, et firent longtemps pousser des fleurs de lumière dans le ciel des soirs bleus d’été.
Toutes histoires fort inattendues de la part de tranquilles hobbits et bien d’autres encore, pour lesquelles je crains que le temps manque dans le présent récit.

Un jour, venue des Terres Solitaires loin dans l’Est, enfla une rumeur. Comme bien des rumeurs, elle détenait une part de vérité et comme bien des rumeurs, elle fut prise trop à la légère. La Peste Couronnée arrivait, sombre vapeur née d’un vent mauvais soufflant parmi les cendres, traînant dans son hideux sillage le cortège noir des épidémies.
Pour se garder de trop lourdes pertes, le Maire du Petit Peuple prit les mesures les plus strictes. Et voilà notre hobbit confiné au fond de son trou !

L’histoire de ces temps obscurs s’est depuis longtemps perdue, tant fut grand le soulagement des générations suivantes quand le vent mauvais se dissipa, et leur désir de rejeter dans l’oubli les ténèbres de ces époques troubles. Ne nous est parvenue qu’une brève relation maladroitement écrite de ce à quoi ce hobbit-là occupait ces journées de confinement. La voici résumée.

Chaque jour à l’heure dite, il dépoussiérait ses armoires à mots, en sortait un ou deux – trois, pas plus – de leurs étagères et laissait ses rêveries en prendre possession tandis que les mots, eux, venaient un temps habiter ses rêves.
Alors il s’inventait la souvenance de voyages aller et retour, sous d’étranges constellations répandant une pâle lueur bleu-argent sur d’encore plus étranges régions de ce monde. Voguant – ou divaguant – sur le flot des histoires abracadabrantesques (mais non moins vraies) qu’il avait lues à propos de la Voie Droite – ce chemin secret ouvert à nuls autres qu’aux Elfes en quête d’un passage vers les rives des Terres Immortelles à bord de leurs blanches nefs – il construisait la sienne propre. Il s’imaginait une échelle invisible pour y grimper jusqu’à la Lune. Une fois confortablement installé dans un cratère lunaire, il jetait la ligne de sa canne à pêche dans le vide et hameçonnait les astéroïdes comme autant de joyaux sertis dans les profondeurs du ciel.
Là-haut, il songeait bien souvent à la dame hobbite de ses pensées, Armilla Roulotte, dont il était malheureusement séparé. Apparue à lui seul, quatre nuits de suite dans la Forêt Pétrifiée en hiver, elle avait la semblance des princesses Elfes d’autrefois. Dans chacun de ses pas poussaient des réverbères d’or ; dans ses yeux embués scintillait un soleil qui ne se couche pas, éclairant les ombres parmi lesquelles elle marchait alors...

Les rêves et les mots chantaient, dansaient, tournaient dans la pièce au plafond bas, tandis que le hobbit tirait de sa longue pipe de grands ronds de fumée. Les mots tournant sur eux-mêmes... des sphères de rêves pour satellites... les anneaux de fumée en orbite dans ce trou sous terre...
Un jour, l’esprit soudain embrumé, le hobbit passa par hasard à son doigt l’Anneau Imaginaire. Il sauta par-dessus la Lune...

Et disparut dans l’éther des mots.

Très largement inspiré de l’œuvre de J.R.R Tolkien,
Maître ès Suspension Volontaire de L’Incrédulité
Première phrase de Bilbon le Hobbit.